La transformation de Pierre

Illustration du mois par une jeune illustratrice Armelle Petit

 

par Corinne Fayet Charra

Pierre n’avait rien d’un enfant sage et, à huit ans, il était plus têtu qu’une bourrique. À la moindre contrariété, l’enfant faisait un caprice, pleurait et se roulait en boule. Il volait, mentait et trichait. Un vrai sale gosse. Le plus dur à supporter ? Ce son aigu qu’il produisait, telle une sirène qui se déclenchait, dès qu’il sentait que les choses allaient mal tourner pour lui.

 

Sa mère, n’en pouvant plus, s’en plaint à son ami maître-conteur. Ce dernier la sentant à bout de nerfs, lui proposa de garder ce vilain garnement afin que, pour une fois, elle fasse les courses tranquillement. Encore plus fort qu’une punition, qui n’avait cela dit plus d’effet sur lui, Pierre eut l’impression d’être tout droit tombé dans les mailles de leur filet, piège malignement prémédité contre lui. Aussi, fermement décidé à montrer son mécontentement, comme toujours, il n’en fit qu’à sa tête. De plus, il aurait été bien stupide de ne pas en profiter puisque « l’ancêtre », certainement pour tenter de lui plaire, filait comme un toutou à chacune de ses requêtes. Il s’en amusa un moment, mais se lassa vite, et sa méchanceté l’empêcha de penser qu’il faut se méfier de l’eau qui dort. Ensuite, il trouva bon d’exiger son goûter alors que ce n’était pas l’heure et qu’il n’avait même pas faim, puis emporta son plateau dans le salon, où il n’avait pas le droit de manger, et alla s’installer avec sa console, faisant mine de ne pas écouter les histoires du vieux bibliothécaire.

 

Profitant d’un instant où son garde était au téléphone, le jeune vaurien se mit à fouiller les tiroirs du bureau. Il trouva un objet fait de bois sculpté représentant une fée aux ailes de chauve-souris avec un C gravé sur le manche. Une douzaine de lanières de cuir terminait l’objet. Il vit aussi un carnet en cuir orné également de la lettre C et d’un dessin représentant un jeune garçon aux ailes de chauve-souris. Il ouvrit le carnet et, sur les pages de parchemin, il vit des noms, des âges, des bêtises et des dates. Il lâcha soudainement le carnet, horrifié. Sur la dernière ligne du carnet, il vit écrits son nom, la date du jour et « a fouillé dans les affaires d’autrui ». Il ferma les yeux et se pinça le bras pour vérifier qu’il ne rêvait pas. Par habitude, il voulut siffler, mais aucun son ne sortit de sa bouche, et il n’arriva pas non plus à faire vibrer ses cordes vocales. Il se sentit tout bizarre et, quand il rouvrit les yeux, il se trouvait dans une forêt sombre, planté à côté d’un feu de camp, entouré de créatures étranges et menaçantes. Pour la première fois de sa vie, Pierre eut vraiment peur. Le premier à s’approcher de lui fut un monstre qui ressemblait à un cochon avec de grandes oreilles, un groin de sanglier et des pieds de bouc. Il avait une fourrure noire parsemée de petits champignons verdâtres et brunâtres et puait à plein nez :

 

« Mais c’est monsieur Pierre qui m’a jeté des cailloux dessus alors que sa maman lui avait dit de ne pas s’approcher du puits. C’était dangereux et il aurait pu tomber dedans, mais il a préféré la traiter de méchante et lui a dit de vilains mots. Est-ce méchant de bien s’occuper de son enfant ? La fessée que tu n’as pas reçue ce jour-là, je vais te la mettre. Vingt coups de bâton sur ton postérieur. »

 

Pierre tremblait de peur, lui d’habitude si loquace devant les adultes, là aucun son ne sortait de sa bouche. C’était comme si son corps ne répondait plus à ses ordres et, pourtant, il le sentait bien. Il avait comme l’impression de ne plus être paramétré.

 

« Mon Précieux, il est à moi. Il a enfermé son meilleur ami dans le grenier. Ce gentil petit Lucas qui a peur du noir a eu tellement la trouille qu’il s’est fait pipi dessus et bien sûr, lorsqu’il est rentré chez lui en hurlant comme un fou, sa maman l’a grondé. Mon Précieux, lui, était mort de rire et avait même carrément ressenti une pointe de fierté pendant que son ami recevait la fessée. »

 

Le monstre qui venait de parler était une immense araignée avec un visage d’enfant tout rose et bien joufflu. À ses pattes, il y avait des chaussettes de Noël toutes sales, dont deux, étant percées à leur extrémité, laissaient dépasser quelques poils, et, autour de son cou, un collier de grelots semblait muet, car il ne tintait pas, même lorsque la bestiole se dandinait :

 

« Je vais l’enfermer dans un cocon les pieds en l’air et le mettre au coin. Mes petites amies vont le chatouiller et piquer mon Précieux.

 

— Il est pour moi, les affreux », déclara un jeune garçon aux cheveux bleus et roses et dont le visage était plein de taches de rousseur.

 

Il sembla plus sympathique à Pierre, même quand il découvrit les oreilles et la queue de chat du nouveau venu. Il se détendit un peu.

 

« Il a torturé Minou, le chat de sa voisine. Il lui a jeté des pierres et lui a trempé la queue dans de la peinture. Il a fallu raser le pauvre matou. Et le pire, il a menti à son père et n’a pas avoué sa bêtise. »

 

L’assistance frémit et chacun regarda Pierre avec un visage stupéfait. Un courant d’air glacé les surprit tous et fit courber les flammes du feu : le mensonge était l’un des interdits ultimes.

 

« Je vais le transformer en souris et l’enfermer dans la roue, je vais le faire courir, et, s’il s’arrête, je le croque.

 

— C’est un petit démon, nous pourrions tous le punir », déclara un monstre aux longs bras munis de griffes qu’il s’appliquait à aiguiser avec une pierre de pouzzolane tout droit sortie de sa gibecière. « Je suis planqué sous les lits et j’ai bien entendu ses caprices pour ne pas se coucher. Tu es le plus jeune, laisse faire les anciens.

 

— C, la fée, m’a donné le commandement.

 

— Chester, déclara un monstre composé d’un unique drap noir, aux yeux rouges et luisants, tu oublies vite que C n’est plus là et que tu n’es encore qu’un enfant toi aussi. Elle t’a mis plusieurs fois en travers de ses genoux quand tu échouais à punir les garnements. Nous n’avons pas oublié que tu es Charles Lutwidge, un vilain gamin des rues de Daresbury qui passait son temps à soulever la jupe de la petite Alice ou à jouer avec des couteaux lui faisant peur en prenant le prénom de Jack. »

 

Chester n’aime pas qu’on lui rappelle son passé. Pierre, lui, était ravi que les monstres l’oublient et cherchait comment fuir. Il regarda le plus discrètement possible, à droite, à gauche, et souleva un pied, puis l’autre, pour vérifier qu’ils n’étaient pas cloués au sol. Ensuite, très furtivement, il jaugea à quelle distance de lui se trouvaient les deux membres de cette détonante assemblée les plus proches de lui.

 

« N’oublie pas qu’elle t’a attrapé alors que tu voulais voler sa bourse et t’a transformé en chat.

 

— Messieurs, je crois que notre coupable veut fuir », déclara un monstre de petite taille dont la trompe sentait le pantalon de Pierre. « Je crois qu’un bon lavage à l’eau glacée et une bonne fessée l’attendent.

 

— Tirons au sort, déclara un monstre aux cheveux blancs, nous avons tous une raison de punir ce garnement. Celui qui gagne pourra le torturer.

 

— Je propose un shifumi », lança une espèce de pieuvre qui avait un œil à chaque extrémité supérieure de ses longs tentacules de pampilles miroitantes.

 

De par sa morphologie, pouvant dégainer à la fois la pierre, la feuille et le ciseau, elle était sûre de gagner et elle pourrait enfin savourer son envie de vengeance. Cet horrible enfant avait volontairement brisé le joli miroir de sa mère, qu’elle tenait de sa mère, et auquel elle tenait tant. Elle en avait pleuré pendant des jours et des jours.

 

« Je veux me le faire », cria une petite créature mi-écureuil mi-coq. Cette chose avait le corps d’un rongeur et la tête d’un volatile avec une énorme crête rouge et des yeux d’un bleu si translucide qu’ils glaçaient ceux qui osaient s’aventurer à y plonger leur regard. « Cet imbécile a salé le gâteau d’anniversaire de son arrière-grand-père. Il a gâché la fin de cette belle fête où toute la famille était réunie. Du coup, tous les enfants ont été punis et les parents étaient tellement en colère qu’ils n’ont pas remarqué que tous pleuraient sauf un, qui était hilare de sa bêtise, mais aussi de voir chialer ses cousins et ses cousines. Je lui ferais bien manger quelques vers luisants que j’ai dans mon sac à dos à ce sale gosse, histoire qu’il ne puisse pas dormir pendant tout le processus de la digestion.

 

— Il est pour moi », lança une voix assurée dans l’assemblée.

 

Tous les monstres se retournèrent pour voir un simple enfant aux cheveux noirs et à la peau blanche parsemée de taches de rousseur, avancer dignement dans leur direction.

 

« Pour qui te prends-tu gamin ? », déclara le vieux monstre en ricanant dans sa barbe aussi blanche et longue que ses cheveux. « Tu as encore le lait qui te sort des narines si on les presse. Tu es de ceux dont nous rôtissons les doigts de pieds, pas de ceux qu’on écoute.

 

— Je suis Colin », rétorqua l’enfant en cherchant à se grandir en se soulevant sur la pointe des pieds et en redressant sa tête autant que possible. Pas pour le moins impressionné, il se permit même de rajouter : « Vas-y Galégum, teste-moi. »

 

Le vieux monstre lança un sortilège sur l’enfant habillé de noir. Il reprit la parole, effrayé, et en eut même du mal à annoncer :

 

« Cet enfant n’a pas un seul vice. Il aurait pu venir de naître.

 

— Je suis pourtant l’un des vôtres, et ceci devrait finir de vous convaincre. »

 

Deux ailes de chauve-souris apparurent dans son dos.

 

« Je suis Colin, le fils de C », rajouta-t-il, au cas où quelqu’un ait encore à redire.

 

Tous les monstres mirent un genou à terre et se courbèrent.

 

Pierre resta interdit, mais comprit bien qu’il avait affaire à du lourd. Son plan de fuite lui sembla bien loin et, mine de rien, face à cet individu noir, il n’en menait pas large.

 

« Alors, tu as le choix, ne lâcha pas Colin, soit tu prends ce caillou noir, soit j’en désigne un parmi eux pour s’occuper de toi. »

 

Sans savoir où cela allait l’amener, l’enfant prit le caillou noir des mains du féetaud. Sans avoir le temps de capter quoi que ce soit, il se transforma en monstre.

 

« Tu es désormais un croque-mitaine, tonna Colin. Tu peux voyager entre les mondes et aller dans le comté des fins heureuses, mais seulement si tu as un enfant à y punir. Bienvenue parmi nous. Cette nuit encore, nous ferons trembler de sales garnements. »

 

Pierre était tout tremblant, sentait des gouttes de sueur froide glisser tout doucement le long de sa colonne vertébrale et, par-dessus tout, il n’osait décrocher ses yeux de ceux de Colin, de peur de découvrir son nouveau corps. Il prit une bouffée d’air et, alors qu’il s’apprêtait à regarder ses pieds, sa mère entra.

 

Elle fut très contente de retrouver son fils, tout sage, debout au beau milieu du salon, tant il était absorbé par l’histoire de son vieil ami. Elle avait bien été sotte d’avoir eu des doutes sur ses capacités de « baby-sitter ». Elle connaissait le maître-conteur depuis très longtemps, avait maintes fois été charmée par sa voix, et savait que sa grande sagesse acquise au fil du temps lui procurait un savoir-faire exceptionnel avec les plus jeunes.

 

L’enfant en resta perturbé toute la fin de la journée. Il avait beau se dire que le récit du vieux conteur n’était que de la pure imagination, quelque chose qui l’angoissait lui remuait les tripes. Du coup, il en oublia presque d’être détestable, bien qu’il ne pût s’empêcher de râler, parce qu’il n’avait pas envie de prendre sa douche, qu’il ne voulait pas de soupe et, surtout, qu’il était bien trop tôt pour aller au lit, mais ce ne fut rien par rapport à l’enfer qu’il faisait habituellement supporter à ses parents. Après la lecture d’une histoire et un tendre baiser, faisant complètement abstraction au rituel caprice du soir, sa mère alla fermer les volets. Elle fut fort étonnée de déranger une chauve-souris qui s’était accrochée après le bois et qui entra dans la chambre. Pierre, qui, inévitablement, se mit à siffler, stoppa net sa sirène. Le petit mammifère fit un tour de la pièce à ras le plafond, puis un deuxième bien plus bas, et se mit à crier à l’approche de l’enfant tout en le regardant bien droit dans les yeux avant de ressortir.

Comment arriver à trouver le sommeil après une telle scène, qui laissa Pierre en plein tourment ? Il ne faisait que de repenser au conte de l’après-midi, aux monstres et à Colin. Est-ce lui qui était entré dans sa chambre pour lui rappeler sa punition ? Et puis, une question le hantait : qu’est-ce que c’était vraiment, un croque-mitaine ?

Dès la récréation du matin, pour ne pas paraître idiot devant les garçons, il profita de ce que les filles étaient regroupées pour aller leur demander. La discussion alla bon train et partit dans tous les sens :

« Je sais, c’est l’insecte qui mange les vêtements en laine, ma grand-mère en a dans son armoire », expliqua la bimbo de service.

« Oui, c’est celui qui croque le bout des gants pour en faire des mitaines », rajouta sa copine tout aussi fashion qu’elle.

« Pff, pas du tout, c’est une sorte de sabots de jardin en plastique, intervint Louison. Au pluriel, on dit des CrocS, et puis, pour l’hiver, il y en a qui existent avec de la fourrure pour ne pas avoir froid aux pieds comme on met des mitaines aux mains.

— N’importe quoi, s’indigna un grand, c’est un monstre des mers. Vous avez jamais vu Pirates des Caraïbes ? Moi, je l’ai regardé avec mon cousin Emrick qui est au collège.

— Tu t’en rapproches, mais ce n’est pas tout à fait ça, précisa la tête d’ampoule de la classe. Un croque-mitaine, c’est un monstre qui vient la nuit croquer les orteils des enfants pas sages. »

Pierre ne fut pas bien plus renseigné et osa donc demander à la maîtresse. Sur le coup, il n’en crut pas ses oreilles, car le fait de savoir qu’on lui aurait confié à lui, le sale gosse, la tâche de faire peur aux enfants pour les rendre plus sages était hilarant.

Deux journées passèrent, durant lesquelles il resta à l’écart de tout et de tous, prisonnier de ses pensées. Cette « besogne » de croque-mitaine le séduisait de plus en plus, mais cette histoire ne tenait pas debout. Ce n’est pas parce qu’une chauve-souris était malencontreusement entrée dans sa chambre que Colin, l’enfant aux ailes noires, existait. Tout ça n’était que machination.

Le soir qui suivit, alors qu’il commençait à s’endormir, épuisé à la suite de son caprice du soir, il sentit que quelqu’un l’observait. Il fut à moitié étonné de trouver le garçon aux cheveux bleus et roses rencontré dans le conte du vieux bibliothécaire, assis sur sa commode les jambes ballantes.

« Salut, je viens de la part de Colin. Il te rappelle qu’il t’a puni, que tu es désormais un croque-mitaine et qu’il faudrait peut-être bien que tu t’y mettes.

— Salut, je sais bien, mais il ne m’a pas dit comment je me transformais.

— Pas compliqué, t’as qu’à le vouloir », lui rétorqua-t-il avant de s’évaporer par la fenêtre.

Bon, plus de questions à se poser, il allait même de ce pas en avoir le cœur net et vite voir si ça fonctionnait. Il repensa donc à la définition du croque-mitaine donnée par sa maîtresse : rien ne se produisit. Il visualisa une à une les créatures étranges et menaçantes qui se trouvaient autour du feu de camp dans la forêt sombre sans oublier, bien sûr, Colin : rien non plus. Zut ! Comment faire ? Mine de rien, il était vert de rage, car en plus il avait une cible. Personne dans son école, ni enfant ni adulte, n’était sans savoir que Léo et son fidèle acolyte Victor harcelaient Corentin. Léo était un enfant bizarre, dur et autoritaire qui avait fait main basse sur le faible Victor. Ce dernier se sentant fort à ses côtés, était méga fier d’être le bras droit du caïd de la classe. Tous deux ne lâchaient pas Corentin, qui avait la malchance d’avoir une tache de naissance rosée sur le visage qui fonçait quand il s’énervait. Cet élève gentil et discret était le voisin de table de Pierre et le savoir malmené par les deux autres lui faisait monter la colère. En cet instant, il sentit son corps se métamorphoser, regarda ses mains se transformer et sa peau muer. Il sauta de satisfaction et s’aperçut qu’il était super souple.

N’ayant pas une minute à perdre, il se dirigea alertement chez Léo et n’eut aucun souci à escalader les quatre étages. Il le trouva endormi avec une totoche bleue en forme de voiture dans la bouche et dut se retenir de ne pas exploser de rire. Pour son plus grand bonheur, ses orteils dépassaient et il commença par les lui gratter avec ses doigts crochus, mais, comme ça ne suffit pas, il lui souffla son haleine fétide dans le visage. Au moment où le garçon allait crier, il lui posa vite sa main sur la bouche par-dessus la totoche, ne laissant dépasser que de gros yeux ronds terrorisés.

« Je ne suis pas dans ton imagination, je suis bien réel, je suis ton pire cauchemar. Colin m’envoie pour que tu laisses Corentin tranquille. »

Il commençait déjà à sortir lorsqu’il fit demi-tour, lui ôta sa totoche de la bouche et rajouta :

« Avise-toi une seule fois de recommencer et je te la redonne un jour où tu seras en récréation devant toute l’école. »

De retour dans son lit, Pierre se sentit merveilleusement bien et serein. Il était soulagé d’avoir accompli sa mission, mais en même temps il était presque déçu. Il se rappelait bien que Colin lui avait dit qu’il pouvait voyager entre les mondes et aller dans le comté des fins heureuses, mais seulement s’il avait un enfant à y punir. C’est ce qu’il venait de faire et, sans vouloir explorer l’autre comté qui lui faisait peur, il était prêt à assurer d’autres missions si c’était pour débusquer des méchants.