Camille

Illustration Emiko Nkjma

 

Camille avait dix ans et depuis son plus jeune âge, l’enfant portait les cheveux courts, deux vêtements troués : une chemise et un pantalon trop court, et travaillait à l’usine du bourg des frissons. C’était un petit village aux abords du sinistre château des cauchemars.

Le travail de Camille consistait à mettre des souvenirs et des éléments effrayants dans des boîtes. Chaque boîte était un cauchemar qui serait livré la nuit suivante à une personne du monde des humains, très souvent un enfant. Camille ne s’occupait pas de savoir ce qui se passerait avec les cauchemars.

L’enfant tendit sa dernière boîte à une terreur. Les terreurs étaient des spectres noirs qui livraient les cauchemars. On ne voyait jamais leur visage. La légende raconte que voir le visage d’un spectre entraînait la mort immédiate. L’usine, en plus des âmes errantes comme Camille ou les terreurs, abritait les pères noirs, des croquemitaines spéciaux chargés de punir les enfants qui ne respectaient pas la cadence. Camille regarda l’horloge et le nombre de boites qui lui restait à finir. L’enfant tenait à sa maigre soupe de gruau quotidienne et ne voulait pas finir dans le cachot noir avec le postérieur en feu. La cloche du soir sonna, il y aurait de la soupe ce soir. Camille avait sommeil. Peu importait que la paillasse fût de paille mouillée quand on travaillait de sept heures à vingt heures tous les jours, avec un bol de gruau dans le ventre.

Le lendemain, l’un des enfants fut fouetté devant tous les autres rassemblés. Il n’avait rien fait pour mériter pareil traitement, mais cela fit accélérer la cadence des autres enfants. Camille avait presque fini son quota de la journée. L’enfant était épuisé mais mangerait à sa faim le soir même. Une boule tomba de son établi et roula par terre. Camille la ramassa. La boule s’était légèrement brisée. L’enfant respira la poudre étoilée qui s’en échappait et vit alors une scène inimaginable. Une fillette riait en faisant de la balançoire, poussée par un homme qui lui ressemblait. Les deux êtres étaient heureux. Les seuls hommes que Camille avait connus étaient soit des âmes errantes qui portaient les charges lourdes à l’usine, soit les pères noires qui les martyrisaient. Une fois que les âmes errantes étaient trop vieilles pour porter, balayer ou préparer le gruau, un spectre les regardait dans les yeux et la personne disparaissait. À sa place, apparaissait un enfant qui prenait la direction d’un établi libre. C’était le cycle de la non vie des âmes errantes. Camille se remit au travail, remarquant une boule jaune à mettre dans la boîte de la petite fille. Une boule jaune signifiait un “accident” nocturne. Une fois, un garçon brisa une boule jaune et pissa dans son pantalon. Ce qui lui valut une double fessée des pères noirs. L’enfant ne mit pas la boule dans la caisse mais la cacha dans la paille. Il continua, comme si de rien était, à remplir ses boîtes jusqu’à la cloche. Camille voulait vivre cette vie qui lui était inaccessible. Des boules de souvenirs furent cachées dans la paille et cachées dans sa tunique : le soir l’enfant brisait l’enveloppe et aspirait le souvenir. Des milliards de vies se dévoilaient à ses yeux. Camille devenait humain. Les boules rouges de terreurs extrêmes et les boules jaunes disparaissaient aussi de temps à autres des boîtes. Camille prenait corps, possédait des souvenirs et des remords.

Le temps passa et, pour son malheur, une balayeuse tomba sur une boule rouge sous son établi. Le spectre qui surveillait sa rangée l’emmena aux sinistres pères noirs. L’enfant dû attendre car d’autres subissaient déjà un horrible châtiment. Des hurlements s’entendaient partout dans l’usine. Camille vit un chat rose à ses pieds et le caressa. La minute suivante, l’enfant possédait quatre pattes, une queue et des moustaches, et suivait l’autre félin. Le chat rose l’emmena dans un endroit inconnu jusqu’alors : l’extérieur de l’usine. Ils passèrent devant le château des cauchemars et prirent la direction d’une route de briques jaunes. Ils traversèrent une allée bordée par deux douzaines de gargouilles, heureusement endormies. Une fois cette épreuve passée, le chat rose se transforma en fée, jeune avec des oreilles, une queue et des pattes postérieures de chat. Elle agita ses ailes roses comme un papillon et Camille repris sa forme humaine.

“ Je suis Line la fée. Quelqu’un t’a fait prisonnier dans l’usine, je suis venue te délivrer.

– j’ai toujours habité là-bas.

– tu ne viens pas du monde des créateurs ou du comté des fins heureuses ?

– non, j’ai toujours vécu à l’usine.

– pourtant tu n’es pas une âme errante, je sens tes remords, ta gentillesse, tes souvenirs.

– j’ai brisé des boules bleues et j’ai respiré la poussière …

– cela t’a rendu humain, il va falloir t’emmener dans le comté du jour sans se faire repérer.

La fée et Camille partirent en direction du pont du troll. Après ce dernier, plus rien ne pourrait leur arriver. Soudain, un bruit strident retentit derrière les fuyards. En se retournant, Camille vit avec effroi six spectres pourpres et un cavalier, vêtu d’un long manteau et d’un tricorne. Son teint pâle indiquait qu’il appartenait à un clan de vampires.

– Mince, le chasseur ! déclara Line. Le chemin direct est trop dangereux, nous allons devoir passer par la forêt des hommes garous.

– les hommes garous ?

– de puissants loups noirs, sortis de l’imagination d’écrivains malades, qui deviennent humains le temps de la pleine lune.  Le chasseur est leur ennemi juré. Il vend ses proies aux sorcières et aux vampires. Là, vu qu’ils sont féroces, il n’osera pas les affronter.

– qui est-il ? Demanda Camille, à bout de souffle

– un vampire dont le clan a été décimé. Il était enfant et c’est le seul survivant. Il a été recueilli par les sorcières et a passé un pacte avec elles. Tu ne connais pas grand-chose du comté de la nuit !

– je connais les spectres rouges.

– cache-toi sous l’arbre ! l’interrompit Line».

Les deux fuyards se collèrent l’un à l’autre, entre les racines d’un chêne. Deux spectres passèrent non loin de leur abri. Un jeune loup gris passa près d’eux. Line remarqua qu’il avait les yeux verts au contraire des hommes garous, qui les avaient rouges. Le loup eut un regard amical dans leur direction  et attira les spectres au loin.

– je déteste les spectres. Je sais ce qu’ils font aux enfants. Les pourpres sont les pires, ils torturent les punis et s’occupent des fuyards. C’est toujours devant tout le monde, pour nous faire perdre l’envie de fuir. Les coupables sont fouettés et on les marque au fer rouge, avant de les laisser, sans manger ni boire, au pilori. Et en plus, une âme errante sur dix reçoit des coups de bâtons.

– « Avançons, ne tardons pas, ils pourraient revenir… coupa Line »

Après la forêt touffue suivirent les marais putrides.

– « Attention, suis bien mes pas. Beaucoup manquent le chemin de terre et tombent dans les eaux noires des marais.

– pourquoi venir ici ?

– c’est le territoire des sorcières. Les vampires n’osent pénétrer ici. Les spectres non plus.

– et le chasseur ?

– il reste ce danger.

– alors ne nous attardons pas. »

Camilla faillit tomber dans l’eau plusieurs fois. Soudain, une voix se fit entendre au-dessus de leur tête.

– « Vous fuyez les spectres ?

– Oui. Je suis Line, la fée. Je dois ramener cette âme errante au vieux mage.

– Loukhi m’a prévenu, nous allons vous aider.

– Loukhi ? demanda Camille.

– le jeune loup, c’est un ami. Il est aussi un peu magicien, il est le septième fils du septième fils de son clan.

– et tu es ?

– je suis Khèty, la petite fille de Mama Yaga, la plus puissante des sorcières. »

La jeune fille aux cheveux bruns, qui n’avait jamais dû voir un peigne, descendit à leur hauteur. Elle était habillée en guenilles humides et pieds nus. Elle devait avoir pour habitude de se laver avec l’eau des marais.

– « Je vais attirer les spectres au loin. Suivez ma luciole, elle vous mènera aux champs de maïs. »

Les deux fuyards repartirent, après avoir remercié la jeune sorcière. La lumière bleue de la luciole éclairait leur chemin et les guidait dans les méandres du marais aux sorcières. L’insecte se réfugia dans la poche ventrale de la salopette d’un jeune garçon. Il portait également une chemise à carreaux rouges, un chapeau de paille et des bottes en caoutchouc vert. L’enfant avait le visage pâle, veiné de bleu, et il tenait une citrouille à la main.

– « Bonjour, je suis Bahewin. Je vais vous conduire à travers le maïs. »

L’enfant mit sa citrouille sur la tête et cria de douleur.

– « Que t’arrive-t-il ? demanda Camille.

– Je suis du clan du maïs. Chacun de nous a été maudit, car nos ancêtres ont volé le blé des sorcières. Les enfants peuvent enlever leur citrouille quand ils sont jeunes, mais c’est douloureux.

– Pourquoi l’avoir fait ?

– Je ne voulais pas t’effrayer.

– Merci.

– Allons-y, j’ai croisé deux spectres en arrivant.

– Je vais me transformer en chat, et essayer de les attirer de mon côté. Tu peux l’amener devant le pont ? demanda Line.

– C’est d’accord. »

Bahewin et Camille partirent de leur côté. Le jeune garçon avançait avec prudence en faisant attention aux épis de maïs. Camille aperçut le pont du troll et souffla de soulagement. Soudain, un filet s’abattit sur les deux enfants. Ils furent traînés par le chasseur jusqu’à la route de briques jaunes. Les épis de maïs furent couchés sans ménagement au sol.

Camille put apercevoir Khèty et un jeune garçon avec les cheveux longs, les yeux et le corps maculés de poussière, habillé d’un simple pagne de jute. Chacun était entouré par deux spectres. L’enfant pensa que ce devait être Loukhi, privé de sa forme de loup par magie.

– « Toi, l’âme errante, tu retournes à l’usine, les spectres seront ravis de s’occuper de toi. Les autres, vous allez finir dans mes cachots, avant que je décide à qui je vais vous vendre. »

Deux spectres pourpres entourèrent Camille. La fin était proche. Un frisson parcourut sa chair et son postérieur commença à anticiper les futurs coups et brûlures. Soudain, un bruit énorme se fit attendre et tout le monde se retourna. Une maison sortie de la forêt. Elle était montée sur des pattes de poulet. À sa porte, se tenait une vieille femme, habillée d’une robe noire, d’un tablier blanc entouré de broderies vertes et rouges ; à ses pieds, se tenait un chat rose avec des ailes.

– « Chasseur, tu connais nos règles : tu peux attraper tous les enfants dans la forêt, mais pas mon sang. Tu détiens ma petite fille, rends-la moi.

– Lâchez la jeune sorcière. »

Les spectres obéirent. Khèty courut vers sa grand-mère et l’enlaça tendrement.

– « Tout doux, ma mignonne, je suis une vilaine sorcière. Pas devant tout le monde ! J’ai un caractère de cochon à afficher… »

Loukhi avait profité de l’effet de surprise pour psalmodier et s’enfuir. Le maïs trembla. Un être immonde en sortit. Il avait dû être un homme, longtemps auparavant. Il avait l’air d’un vieillard dont la peau ressemblait à du maïs fripé. Ses yeux étaient de braise. Il déclara d’une voix forte et rocailleuse :

– « Chasseur, tu as abusé de ton territoire de chasse et tu as saccagé notre maïs. J’en demande réparation. Tu as emprisonné l’un de ceux du clan.

– Il a été vu sans sa tête

– Sa sanction me regarde, il n’appartient ni à toi ni au spectre de le juger. De plus, je réclame un sacrifice pour le maïs détruit : je réclame l’enfant.

– Soit ! J’ai perdu ma journée. Les spectres retournez à l’usine. Inutile de prendre le fuyard, ce n’est plus une âme errante, cela contaminerait les autres. »

Les spectres repartirent vers l’usine. Mama Yaga disparut dans les bois avec Khèty. Au loin, des loups arrivaient avec Loukhi en renfort, le jeune loup salua en hurlant.

Camille tremblait toujours, Bahewin n’en menait pas plus large. Line attendait toujours en chat.

– « Je suis le maître du mais, l’ancien du village. Camille, en sacrifice, je te bannis de ces champs et te condamne à aller dans le comté des fins heureuses, déclara-t’il calmement. Quand à ta punition, Bahewin, tu devras l’accompagner et t’assurer que tout va bien. C’est compris ?

– Oui maître, merci maître ! répondit le jeune garçon humblement. »

Les trois amis continuèrent vers le pont. L’épouvanteur les accompagna au bout du pont, avant de rentrer parmi les siens. Camille allait découvrir une nouvelle vie, dans un comté enchanteur.

Mais ceci est une autre histoire.