Yan contre les pirates

Yan rêvait d’aller au festival du conte de la Roche sur Foron. Il avait vu que les acteurs de sa websérie favorite sur Youtube y seraient. Le souci, c’est que le voyage coutait très cher. Très opiniâtre, Yan avait cherché un emploi, même très pénible, afin de financer son projet. La canicule qui sévissait avait drainé la plupart des adolescents comme lui vers les plages. La chance frappa à sa porte le jour où il aperçut une annonce, sur la porte vitrée d’une pizzeria : « recherche serveur à temps complet ».

Lorsqu’il entra dans l’établissement, la chaleur le suffoqua. Les fours donnaient à plein régime et, de toute évidence, la climatisation semblait très largement insuffisante. Son entrain et sa bonne humeur convainquirent d’emblée le patron qui n’hésita pas une seconde à l’embaucher.

Son travail ne semblait pas très compliqué. Il lui fallait simplement se montrer réactif dès qu’une table se libérait, afin de la rendre immédiatement disponible pour d’autres clients. Sa tâche était d’arriver avec une bassine en plastique et de récupérer tous les reliefs de la table, ainsi que la vaisselle qu’il devait apporter aux deux gars qui faisaient la plonge. Le truc sympathique, c’est que, tous les soirs, Yan pouvait, en plus de son salaire et des pourboires, ramener une partie des parts de pizza non vendues dans la journée.

La routine s’installait quand, un jour, Yan, qui remplaçait un vendeur à la caisse, vit arriver un étrange vieil homme qui boitait. Un bandeau noir lui cachait un œil, ce qui le faisait ressembler à un pirate.

Le drôle de personnage s’accouda au comptoir.

« Je veux une pizza, hurla l’homme.

– Bien sûr, monsieur. Laquelle voulez-vous ? Une part normale ou une part XL ? interrogea Yan, imperturbable.

– Je veux toute la pizza avec du requin, du cheddar et de l’ananas.

– Je ne crois pas que nous ayons du requin, monsieur. Puis-je vous proposer la « pirate » ?

– C’est à cause de mon œil ?

– C’est celle avec du cheddar, du saumon et de l’ananas, surtout, monsieur.

– Alors ça ira.

– Cela fera 14.50 euros, monsieur.

– Luffy Bones ne paye pas, impudent !

– Alors, monsieur, vous n’aurez pas de pizza, répondit Yan, mécaniquement. Mais il n’en menait pas large, et se demandait pourquoi ce fou venait justement pendant qu’il était seul dans le restaurant, et qu’il devait exceptionnellement servir. Que faisait son collègue ? Il ne devait partir que deux minutes … Yan n’avait pas le droit de se trouver derrière le comptoir, et encore moins d’encaisser des clients.

« Je m’en vais, mais je reviendrai, et je me vengerai !» grogna l’étrange client.

Yan regarda le vieux partir et se dit que l’homme était fou. Son collègue revint et vit qu’il avait une table à nettoyer, ils se remirent au travail. Le soir, en rentrant, Yan n’y pensait déjà plus. Il mangea ses parts de pizza et regarda Kaliderson sur son ordinateur. La nouvelle chanson de Laurent Combaz était encore plus belle que les précédentes. L’histoire d’un jeune enfant esclave, doué d’un pouvoir de vision qui lui occasionnait de sacrés maux de tête, et qui devait affronter une femme maléfique, des marchands d’esclaves, un mystérieux commando venu de l’est et un démon … Yan finit par s’endormir, pensant à la journée de labeur du lendemain, mais surtout à son futur voyage.

 

Quand Yan se réveilla, il n’était plus dans sa chambre, mais dans la cale d’un bateau, enchainé à un mur. Il paniqua, se demandant où il se trouvait. Il était dans une cellule minuscule qui sentait mauvais, avec un seau et un tabouret, où se trouvaient un quignon de pain et une carafe d’eau. Cela ne lui servait pas à grand-chose, vu qu’il était attaché. Soudain, il entendit un pas métallique approcher. Il ne fut pas surpris de découvrir le sinistre pirate.

« Je t’avais dit, jeune morpion, que je me vengerai. Je vais te torturer, te fouetter, te faire hurler et te passer par la planche. Je le ferais bien tout de suite, mais les lois de notre monde sont ainsi faites : tu as jusqu’à la fin de la nuit pour te retrouver à l’avant du bateau. Si tu survis jusqu’au matin, alors je devrai te ramener dans ton monde et je n’aurai plus le droit de t’importuner. Si jamais tu échoues, ta punition sera effroyable. Cela te fera réfléchir à deux fois, avant de refuser une part de pizza à un pirate. »

Sur ce, l’étrange personnage sortit de la cellule. Yan remarqua que, dans sa précipitation, l’homme avait oublié de refermer la porte. Ça ne lui servait pas à grand-chose car il était toujours attaché. Le tabouret semblait trop loin mais si, avec ses pieds, il arrivait à prendre le seau, il pourrait essayer de se détacher avec l’anse rouillée. Au troisième essai, il fit tomber le seau et un liquide nauséabond se répandit partout. Yan réprima un haut le cœur et continua à s’acharner sans discontinuer. Il finit par attraper le seau avec ses pieds et put le prendre dans une main. Il entailla la corde en faisant attention à ses poignets. Une fois libre, il prit l’eau pour se nettoyer de l’affreux liquide et mangea le pain, qui était sec. Il faillit se casser une dent : il y avait une clé dans le pain. La clé devait ouvrir la porte, mais ce n’était pas nécessaire. Yan la garda néanmoins, car elle pouvait toujours servir plus tard. Il sortit dans le couloir et trouva, dans un coin, une poupée qui trainait et un sac. Il mit la poupée dans le sac et le mit en bandoulière. Il arriva à la cuisine et vit que le vieil homme n’était pas le seul gredin du bateau. Il aperçut un bandit obèse, dans un recoin. Prudemment, Yan se faufila entre de hauts bahuts en acier inoxydable. Il avait aperçu une louche. Il réussit à prendre la louche en fer et du poivre, puis sortit de la cuisine. Il arriva dans le carré et vit que la soupe des matelots était servie dans les assiettes en bois. Il versa une bonne dose de poivre dans chacune d’elles et remua. Cela devrait les occuper un moment. Puis il trouva un autre couloir, avec les chambres. Là, une vingtaine de hamacs étaient alignés sur deux rangs. Il vit un marin très maigre, endormi. Il avança prudemment, de peur que le filou ne se réveille. La porte de la pièce était fermée par un cadenas. Yan se maudit : il aurait dû fouiller un peu mieux la cuisine, mais la présence du cuistot n’avait pas rendu les recherches faciles. Il regarda dans le sac et ne vit que la poupée. Il regarda cette dernière, et vit qu’elle avait une épingle dans ses beaux cheveux roux. Il prit l’épingle, la tordit et, sans faire de bruits, il tenta d’ouvrir le cadenas. Au bout d’un bon quart d’heure de patience, pendant lequel il se retourna souvent, pour surveiller l’autre porte et le dormeur, il réussit à ouvrir le cadenas. Le bruit fut sec, Yan entendit le marin grommeler, mais rien ne semblait devoir le réveiller du rêve qu’il faisait. Yan souffla de soulagement et ouvrit la porte. Il se trouvait près d’un escalier de bois qui montait sur le pont. Il était proche de la sortie, mais il devrait aller jusqu’à la proue et attendre le lever du soleil ainsi que le passage du retour. Il profita du calme apparent pour se reposer et pour fouiller la pièce. Il aurait aimé trouver une arme, mais il ne trouva qu’une bouteille de vin entamée. Il la rangea dans son sac et continua ses recherches, mais il ne trouva rien de plus. Il vit deux portes, au fond sous l’escalier. La première, double, était marquée « Ba Tri », et la seconde, simple, était gravée du symbole des pirates. Il se dit que le capitaine de ce navire maudit devait se trouver là. Il entra dans l’autre pièce : c’était la Sainte Barbe (c’est ainsi que l’on dénomme l’endroit où l’on entrepose les poudres et le matériel d’artillerie). Une dizaine de tonneaux, remplis de poudre noire, étaient sagement alignés. Ils étaient vraisemblablement destinés à endommager puis couler de paisibles navires marchands. S’il avait eu du feu, il aurait pu faire sauter le navire. L’idée de faire sauter le bateau lui parut rapidement stupide. Il n’avait aucun intérêt à périr dans l’explosion.

Il sortit sur le pont en prenant, des milliers de précautions. Tout paraissait calme, aucun être vivant ne semblait présent dans cette partie de l’embarcation. À part, bien évidemment, le matelot de vigie et celui qui se tenait à la barre. Il s’allongea sur le pont et colla son oreille contre le plancher en bois. Nul bruit, à part celui des vagues, ne résonnait.   De toute évidence, il n’y avait personne.

Il chercha des yeux les ustensiles à portée et qui pourraient lui être utiles. Il aperçût un « bout », (il s’agit d’un cordage, les marins n’utilisent jamais le mot corde, cela porte malheur !). Yan ne voulait pas attirer le mauvais sort sur lui, et il respecta la tradition de la mer, se saisit du bout, en usant de mille précautions pour ne pas éveiller l’attention. Il le glissa dans son sac et progressa vers la proue, en se faisant encore plus silencieux qu’un escargot à l’assaut d’une laitue.

Il découvrit un tonneau aux tons verdâtres, protégé de la chaleur et des embruns par une bâche. Yan voulut savoir ce qu’il contenait. Une substance grasse perlant de la bonde, il passa sa main sur la trainée, qui avait laissé une tache luisante sur le pont du navire. L’odeur et la consistance lui révélèrent que le tonneau contenait de l’huile d’olive, certainement volée quelque part sur un marché.

Il conçut une idée. Prudemment, il refit le chemin à l’envers. Constamment aux aguets, il s’arrêtait tous les trente centimètres, afin de déceler le moindre bruit ou mouvement suspect qui mettrait son projet en échec. Il retourna à la Sainte Barbe. Il s’empara de quelques louches de poudre dans un des tonneaux. Il vida la bouteille de vin, la remplit de poudre puis trempa le bout dans l’huile et dans la poudre. Il introduisit une extrémité du cordage dans la bouteille et repartit vers l’avant du bateau. Il se cacha dans un tonneau aux trois quarts vide et patienta.

Alors que l’aurore faisait enfin rougeoyer l’horizon, il attendit que les premiers rayons du soleil se lèvent pour entrer en action. Il frappa la louche sur une barre de fer pour provoquer une étincelle. La poudre s’enflamma et chemina sans hésitation vers la bouteille. Yan détala vers la proue, caché par l’ombre immense d’un soleil rasant sur les voiles du navire.

Les pirates seraient attirés par l’explosion et alors il aurait le temps d’atteindre le portail. Son plan lui semblait parfait. Il courut vers la proue mais l’équipage, au complet, attendait devant le portail ouvert. Yan avait perdu … il fonça vers les pirates pour en frapper un ou deux avec la louche. L’explosion retentit et ils le capturèrent.

« Game over, veuillez insérer une pièce pour continuer à jouer… ». Le sinistre message apparut à l’écran une nouvelle fois. Pour la cinquième fois de la journée, le jeune Yan remit une pièce de deux euros dans la machine, il finirait bien par trouver la solution et terminer ce jeu.

Quand Yan se réveilla, il n’était plus dans sa chambre, mais dans la cale d’un bateau, enchainé à un mur…

 

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