Aller et retour d’un serveur d’auberge

 

Paolo par Prz Drawing

Paolo n’avait pas mangé depuis trois jours, le jeune garçon de huit ans errait dans la rue de la capitale, affamé. Il était en guenilles. Depuis la fin de la guerre sombre, beaucoup de jeunes enfants erraient dans les rues à la recherche de nourriture. Soudain au hasard d’une rue de traverse, il sentit une délicieuse odeur de brioche tout juste sortie du four. Il se décida à rentrer dans l’établissement espérant qu’on ne l’en chasserait pas rapidement et qu’il pourrait avoir une ou deux miettes. La salle de ce qui ressemblait à une petite auberge était vide, seul se trouvait un géant immense derrière le comptoir.
˗ Bonjour petit, tu veux quelque chose ?
˗ J’ai faim et je n’ai pas mangé depuis trois jours. Je voulais prendre les restes des clients.
˗ Je vois, tu es arrivé trop tôt, les clients sont là le soir. Mais il y a mieux que les restes, deux brioches toutes chaudes pour toi au comptoir
˗ Je n’ai pas d’argent
˗ Aucun souci, tu sais faire la vaisselle et passer le balai ?
˗ Oui monsieur
˗ Alors moi c’est Mogdhan, et bien tu es engagé, tu as une chambre à l’arrière et le reste est derrière le comptoir mais avant mange
˗ Et si je veux partir
˗ Tu as la porte derrière toi, moi je serai toujours derrière ce comptoir
Le tenancier posa deux brioches sur le comptoir dans une assiette. Paolo hésita mais finalement, il s’assit. Le géant tira un breuvage ambré et pétillant dans une chope et la mit à côté de l’assiette.
˗ Cela t’évitera de t’étouffer et pas d’inquiétude, c’est juste du jus de pomme pétillant
˗ Merci monsieur … euh je veux dire Mogdhan
˗ Le propriétaire de cet étrange endroit, lui resservit deux fois des brioches.
˗ Je vais passer le balai
˗ Oui mais avant je vais te montrer la salle de bain et te passer une tenue propre.
˗ D’accord !
Paolo se lava et fut ravi de la sensation d’être à nouveau propre et dans de beaux habits. Il se dit qu’il partirait le lendemain après le déjeuner.  Le confort de dormir dans un vrai lit, d’avoir des habits propres et des brioches qui vous attendent au réveil et l’amitié de Mogdhan avaient précipité sa décision de rester.

Quatre ans étaient passés et maintenant Paolo prenait les commandes, portait les livraisons dans la réserve et s’occupait des clients indélicats. Il y en avait peu car un géant derrière le comptoir suffit en général à calmer les velléitaires. Le jeune garçon était ravi de cette nouvelle vie même si en entendant les aventuriers parler des contrées lointaines, il avait envie de les rejoindre. Un jour, en servant un capitaine et deux matelots, il les entendit

˗ Nous partons pour l’ile du bord du monde. L’équipage est prêt, nous n’avons besoin que d’un cuisinier
Le lendemain le capitaine était encore là
˗ Dès que je parle d’aller dans la zone des brumes, il n’y a personne, pas un cuisinier
Il revint les trois jours suivants. Le troisième jour, ces clients étaient désespérés de pouvoir partir.
˗ Mogdhan, il recherche un cuisinier et je t’aide bien.
˗ Tu voudrais partir ?
˗ Oui mais je veux aussi rester.
˗ Je te l’ai dit le premier jour, la porte est toujours ouverte, tu peux y aller et que tu sois aventurier, roi ou seulement que tu veuilles passer le balai, je serai toujours derrière ce comptoir.
Paolo lui sourit et partit se présenter.
˗ Si tu viens de la part de Mogdhan, il n’y a aucun souci. Je n’ai pas eu meilleur cuistot sur mon navire. Les gars ont part ce soir avec la marée
Paolo apprit ainsi qu’avant d’être le tenancier de cette auberge, Mogdhan avait été aventurier. Son patron cachait bien des secrets.

Son baluchon fait, il prit la direction du port. Sur le pont on lui présenta, Néo et Swann, les deux mousses du bord ainsi que son univers la cuisine, là où il était le seul maitre à bord. Il commença par l’inventaire des denrées puis monta sur le pont. Il y avait une foule pour leur départ mais Paolo ne vit pas Mogdhan sur le quai, sans doute avait-il encore des clients à l’auberge et il n’avait pas pu se libérer.  Paolo retourna dans sa cuisine la larme à l’œil. La route serait longue, il fallait faire le tour de la partie ouest puis de la partie sud des deux comtés puis là, accoster sur l’ile de l’aube avant de partir pour la mer des brumes. La plus grosse difficulté fut pour Paolo de ranger sa cuisine de façon à ce qu’il retrouve toujours ce dont il avait besoin. Il dut aussi apprendre aux deux mousses à servir les marins dans la carrée. Ici une cuisine s’appelait une cambuse, le dortoir des matelots avec une table au milieu pour manger s’appelait la carrée et le lit avec le petit coffre personnel et le rideau qui donnait un minimum d’intimité, la cabane. Certains mots étaient également interdits, sous peine de recevoir, surtout pour les mousses, un violent coup de pied au cul, le mot corde par exemple ou lapin. La première attendait les pirates capturés et le deuxième grignotait les premières. Le seul animal autorisé à bord était le chat de la cambuse qui dormait la plupart du temps dans la réserve. Le temps passa vite et souvent le soir, après le dernier service, Paolo allait prendre l’air sur le pont et regardait les étoiles. Il pensait à Mogdhan et se demandait si le service du soir avait bien fonctionné. Il se demanda qui l’aidait. D’autres enfants des rues étaient venus à sa porte, il les servait toujours mais à aucun il n’a proposé de rester. Pourquoi l’avait-il choisi lui. Sans doute que la veille, le serveur qui était là avant lui était parti lui aussi à l’aventure.

La première escale fut pour pointe sèche. Paolo n’eut malheureusement pas le temps de quitter le port, il devait s’occuper des ravitaillements. Il se contenta de prendre un peu de repos sur le quai en attendant une livraison. Un vieux monsieur, sans doute un mendiant, racontait l’histoire du roi des pirates, un homme fabuleux qui naviguait à bord de la Marie Morgane, un bateau qui fendait les mers et pouvait traverser la mer des brumes jusqu’à l’ile du plaisir éphémère. Le capitaine, le célèbre Thornagil, avait disparu du jour au lendemain. Aucun pirate de la mer des brumes n’aurait osé attaquer la Marie Morgane. Il est aussi le seul pirate à avoir défié la gardienne et passé le détroit termina le conteur.
˗ La gardienne ? Demanda le plus jeune des enfants
˗ C’est une baleine blanche qui empêche la venue de pirates dans les eaux du comté des fins heureuses répondit le conteur
Les enfants des rues étaient ravis des histoires du conteur. Paolo aurait voulu lui aussi rester écouter les exploits de Thornagil mais sa livraison venait d’arriver. Une fois en cuisine, il prépara des brioches mais quand ce fut fini, les enfants et le conteur avaient disparu. L’équipage en profita et salua la chance d’avoir un aussi bon cuisinier.

Le deuxième arrêt fut pour l’ile de l’aube. Une petite ile paisible avec pour seul village le port de relais. Paolo partit avec les clients et le capitaine à l’auberge pour se restaurer et pour passer commande de ce qu’il leur faudrait comme marchandises au retour. Alors qu’ils se restauraient, un individu passa à leur table.
˗ Mes seigneurs, j’ai entendu dire que vous alliez vers la mer des brumes, avez-vous payé la taxe ?
˗ Nul besoin messire, nous vous remercions répondit le capitaine.Une taxe ! S’inquiéta l’un des clients
˗ Oui, pour vous garantir une non-attaque des pirates mais elle n’est pas obligatoire dans la zone où nous allons.
˗ Monsieur a fait son choix répondit l’escroc qui repartit bredouille
˗ Vous êtes sûr de votre choix capitaine demanda le second client
˗ Oui, aussi sûr que celui que vous avez fait en choisissant mon navire pour ce périple et le plus dur n’est pas les pirates mais ce sont les typhons
Paolo n’était pas rassuré, il était parti à l’aventure et le début du voyage l’avait fait oublier les possibles dangers d’une telle mission. L’allée fut rude à cause de la présence de plusieurs typhons et d’une tempête. Jean Argent, le second du navire, demanda au jeune cuisinier de ne préparer qu’un maigre bouillon de poulet pour le repas suivant. Paolo resta malade dans sa cambuse et trouva un nouvel ami, le seau du placard à balai. Les mousses eux n’eurent le temps de vomir qu’entre deux nettoyages et Swann se prit un coup de pied au postérieur pour ne s’être pas mis sous le vent, ce qui fit revenir son renvoi sur la veste du second. Une fois la tempête passée, le calme revint à bord. L’ile du plaisir était en vue. Paolo ne put encore cette fois descendre. On lui demanda de cuisiner pour une trentaine de personnes en plus de l’équipage et la livraison de réserve était assez impressionnante. Paolo manquait de sel et il prit la direction de la sainte-barbe ayant vu des tonneaux du précieux condiment y être entreposés. Il se rendit là-bas et quand il ouvrit le premier tonneau, il découvrit une poudre noire et rouge. Ce n’était pas une cargaison de sel mais des tonneaux de poudre. Il regardait cette réserve et vit que des couchettes avaient été préparées. Il continua son exploration et découvrit un drapeau noir avec sur le dessus, un crâne rouge et deux sabres ensanglantés. Il fut stupéfié. Il était en réalité sur un bateau pirate, c’était pour cela que le capitaine ne payait pas la taxe, il était pirate lui-même. Mais qu’elles étaient ces fameuses trente personnes? Paolo se demandait si le bateau ne faisait pas un trafic d’esclaves mais cela n’avait aucun sens. Les esclavagistes enrôlaient des enfants pauvres des rues pour les vendre à la manufacture de cauchemar et pas l’inverse. Il trouva également deux plaques de bronzes au nom quasiment effacé. En essayant de déchiffrer, il trouva le nom « Marie Morgane ». Il dut s’assoir un moment. Comment Mogdhan  pouvait-il être ami avec un célèbre pirate? Ce pouvait-il que ce brave tenancier ait été pirate lui-même ? Paolo repartit rapidement vers sa cambuse se disant qu’il n’avait pas préparé une soixantaine de brioches pour des futurs esclaves.  Il ne vit pas les nouveaux occupants à leur arrivée. Il réfléchit à ce qu’il devait faire. Comment la gardienne les laisserait passer le détroit s’ils transportaient de futurs esclaves. Il n’avait jamais entendu parler d’esclaves dans le comté des fins heureuses. Les seuls orphelins étaient dus à la guerre sombre. Paolo décida de faire comme s’il ne savait pas, il aurait le temps de préparer les autorités à leur arrivée dans le comté du jour. Au bout du troisième jour, un signal fut donné. Le bateau allait être attaqué par trois bateaux pirates. Paolo monta sur le pont et y trouva le capitaine
˗ Ils vont nous attaquer
˗ Pas si nous arrivons avant dans la zone de la gardienne.
˗ Et passerons-nous cette zone ?
˗ Monsieur Argent, toute voile dehors, il faut les prendre de vitesse. Sans aucune hésitation, petit, la gardienne protège notre route et notre mission.
Cela ne rassura pas Paolo. Les pirates étaient presque à border de canon. Paolo eut une idée. Il entra dans la sainte-barbe, et vit les occupants, des enfants faméliques vêtus de guenilles. Ils étaient terrifiés à l’idée de voir les pirates. Les plus jeunes étaient réconfortés par les ainés guères plus rassurés qu’eux.
˗ Ne vous inquiétez pas, nous allons nous en sortir déclara le jeune cuistot
Il sortit le drapeau de son coffre mais celui-ci se détacha et les enfants le virent. Paolo pensa que c’était une catastrophe car les enfants sauraient qu’ils étaient sur un bateau pirate. Le jeune cuisinier fut étonné de voir un immense sourire sur le visage des enfants. Il n’eut pas le temps de comprendre et reprit la direction du pont. Pendant que l’équipage était mobilisé pour essayer d’éviter l’abordage, il monta par les filets à la dunette, ce n’était pas facile pour lui car la zone du détroit approchant le vent s’était levé et les typhons commençaient à apparaitre. Il finit par arriver en haut du grand mat et il hissa le drapeau noir puis regarda les bateaux des poursuivants. À peine le pavillon noir était en place que la poursuite prit fin. Paolo redescendit sur le pont.
Le capitaine l’accueillit
˗ Ainsi tu as découvert notre secret
˗ Oui mais je ne comprends pas encore tout.
˗ Alors, allons dans ma cabine. Les mousses nous amèneront des brioches et du chocolat chaud
Une fois installé, le capitaine commença.
˗ La Marie Morgane a une réputation sinistre, mise en place par nos amis les conteurs. Notre mission a toujours été de faire croire qu’on est une bande de pirates pour pouvoir récupérer les enfants que des filous envoient dans le comté de la nuit sur l’ile des plaisirs, une nuit de jeux et de sucreries, alors que le lendemain ils les vendent comme esclaves à la reine sombre. Nous les rachetons avec de faux marchands. Cette fois, ils ont compris un peu plus vite que les pièces d’or étaient fausses.
˗ Qui sont ces enfants ?
˗ Des orphelins comme toi. Appâtés par des filous.
˗ C’est horrible
˗ Oui, c’est pour cela que nous allons les récupérer. Nous connaissons grâce à nos conteurs les jours de départs des enfants.
˗ Vous aviez vraiment besoin d’un nouveau cuistot ?
˗ Oui, le nôtre a dû rester là-bas lors de notre dernière mission pour servir d’informateur. Il est revenu parmi nous, tu n’as pas remarqué que l’un de nos clients tenait mieux la mer au retour
˗ Je suis surtout resté en cuisine à faire des brioches.
˗ Le « marchand » est un mage qui nous servira désormais de relais. Il est resté là-bas.
˗ Je comprends mieux. Vous êtes donc Thornagil.
˗ Si on veut je suis le deuxième capitaine à  porter ce nom. Allez, retourne en cuisine, le repas de ce soir ne va pas se préparer tout seul et nos nouveaux arrivants ont très faim
Une surprise attendait encore les marins du bateau.
Sur le quai qui attendait le retour des enfants, il y avait un carrosse et plusieurs soldats.
On fit signe au capitaine de venir voir son occupant sans plus attendre. Il fit signe à son second et à Paolo de le suivre.
Dans le carrosse se trouvait un homme barbu avec un masque bleu et vert sur le visage. Il était habillé comme un bourgeois de la cour. Un gros livre trônait sur ses genoux.
Le capitaine mit un genou à terre suivi par son second. Paolo se dit qu’il devait faire de même.
˗ Capitaine Thornagil , vous vous demandez surement pourquoi je suis venu à votre rencontre.
˗ Votre Majesté connait notre mission mais il est vrai que je ne pensais pas qu’elle serait venue à notre rencontre
˗ J’ai entendu dire qu’un jeune garçon avait sauvé de justesse votre équipage cette fois-ci
˗ Oui Votre Majesté, c’est Paolo
˗ Un apprenti aventurier sans nul doute.
˗ C’est le cuisinier Majesté
˗ Mes félicitations jeune homme, si je suis venu vous remercier c’est que parmi les enfants, il y en a une qui m’est très chère. Ma fille, la princesse Chrysanthème s’est mis dans l’idée qu’avec ses pouvoirs elle pouvait libérer les enfants toute seule
Sur ces entrefaites, une fillette de six ans encore vêtue de haillons courut vers le roi et l’enlaça
˗ Pardon papa, je ne recommencerai plus
˗ Jusqu’à la prochaine fois ma chérie. Tu n’as rien oublié ?
Chrysanthème se retourna vers Paolo et le remercia puis lui fit une bise sur la joue. Paolo rougit.
˗ Jeune homme, comment puis-je vous remercier. Voulez-vous, une place de chevalier, d’aventurier, un château peut-être ?
˗ Majesté, vu que la Marie Morgane a récupéré son cuisinier, je voudrais juste pouvoir aller aider de nouveau Mogdhan le tavernier et que ce soit au capitaine et à ses hommes que l’on attribue le sauvetage de la princesse, je n’ai pas fait grand-chose.
˗ Quelle demande pleine de sagesse. C’est entendu, montez dans mon carrosse, nous allons vous déposer
Paolo salua le capitaine et le second. Néo, le mousse, lui apporta ses affaires et quelques brioches qu’il avait cuisinées pour la route. Paolo fut content de voir qu’il avait aussi transmis cela au jeune mousse. Il les dégustera avec le roi et la princesse sur le chemin du retour. Avant cela, ce fut le temps d’un au revoir avec le capitaine.
˗ Ne t’inquiète pas bourricot, une voyante m’a dit que je mourrais sur la terre ferme donc tant que je reste en mer, je suis invincible et sait-on jamais j’aurais peut-être besoin à nouveau d’un cuistot
Après des heures de voyages, le carrosse s’arrêta devant la taverne.
˗ Mon ami voici une bague, portez-la à votre doigt. Si jamais vous êtes en danger ou si vous avez besoin de mon aide soufflez mon nom et je viendrai vous aider.
˗ Bien votre Majesté
Le roi souffla un prénom, son véritable prénom, que peu de gens connaissaient. Il s’appelait Roi comme ses prédécesseurs par sécurité car celui qui connait son nom à pouvoir sur lui. Paolo comprit l’honneur que le roi lui faisait. Il remercia et passa sa bague au doigt. Il entra dans la taverne et vit Mogdhan enfourner des brioches. Il prit la direction du placard à balai et mit son tablier puis se mit à son plan de travail et demanda
˗ On leur prépare quoi ce soir ?
˗ Du poisson ? demande Mogdhan
˗ Pas pendant un moment
˗ Alors ce sera des brochettes de bœuf et de fromages prince Paolo
˗ Entendu Capitaine Thornagil
Ils rirent aux éclats et continuèrent la préparation du repas.

Il fallut encore quelques traversées, mais un jour le nouveau capitaine de la Marie Morgane revint. Les pirates étaient vaincus et les enfants du comté des fins heureuses n’eurent plus rien à craindre des filous.
˗ Tu vas faire quoi maintenant demanda Mogdhan au capitaine
˗ Tavernier, à ce qu’il parait c’est un bon métier pour un ancien pirate
Ils furent trois à rire ce soir-là.