L’hôpital

Malo était tout seul dans sa chambre. Ce matin, les parents de Jérémie étaient venus le chercher. Demain ou dans la nuit, il aurait peut-être un nouveau voisin. C’était ainsi depuis deux semaines qu’il était à l’hôpital sainte Hélène. Il ne savait pas trop ce qu’il avait, il savait juste que cela venait de son estomac, que c’était grave et qu’il fallait sans doute l’opérer. Il avait peur, même si la journée, il y avait la salle de jeu avec les autres enfants et les visites de ses parents mais la nuit, souvent, il était seul

«  Tu ne dors pas ? Demanda une voix féminine.

– Non Jérémie est parti, je suis encore tout seul, je n’aime pas être tout seul pour dormir.

– Je peux rester un peu jusqu’à ce que tu t’endormes.

– Merci Suzanne. »

Suzanne était aide-soignante et faisait partie de l’équipe de nuit. Malo ne savait jamais quand elle allait venir. Elle n’avait pas des horaires réguliers comme le reste du personnel. La jeune femme, qui portait une robe noire sous sa blouse, s’assit sur le fauteuil à côté du lit du jeune garçon. Malo ne tarda plus à s’endormir. Il fut réveillé au matin par Corinne, l’aide-soignante de jour.

« Bonjour Malo, on se prépare pour la toilette. Aujourd’hui examen.

– Encore ?

– Et oui, il faut que l’on trouve ce qui te rend malade. On se dépêche et tu pourras aller prendre ton petit déjeuner avec le clown en salle de jour.

– Je peux pas le prendre ici ? demanda le jeune garçon.

– Si tu veux, je te l’apporte. »

Malo n’avait pas osé le dire, surtout qu’il voulait aller dire bonjour aux autres dans la salle de jour, mais depuis tout petit il avait peur des clowns.

Il attendait le retour de Corinne quand il vit dans le couloir Marin le brancardier, les yeux rouges, pousser son brancard avec un drap dessus. Malo avait compris qu’un des enfants de l’étage les avait quittés dans la nuit. Il se demanda qui manquerait à l’appel mais n’osa pas le demander à Corinne. Il manga rapidement son petit déjeuner. Corinne lui fit sa toilette et Marin vint peu après avec un fauteuil roulant pour l’amener aux divers docteurs qu’il allait voir. Malo n’aimait pas les examens. Il eut encore une prise de sang et le docteur regarda encore son ventre gonflé.

« Cet enfant ne va pas assez aux toilettes, suppositoires trois fois par jour jusqu’à ce qu’il se vide. Si vendredi ça n’est pas mieux alors on prescrira un lavement »

Les suppositoires à dix ans, Malo détestait ça. Il ne savait pas ce qu’était un lavement mais n’avait ni envie de demander ni de le savoir.

Au déjeuner, le clown étant parti, il put aller manger avec les autres en salle de jour. C’étaient des pâtes au jambon que tous les enfants noyaient de Ketchup ou de Mayonnaise pour avoir un semblant de goût. C’était la petite Sophie qui avait quitté le groupe et le monde dans la nuit. Les enfants mentionnèrent juste son départ et la conversation repartit sur le dernier jeu vidéo à la mode.

Le soir, Malo espérait que Suzanne viendrait le voir mais elle ne devait pas être de garde ce jour-là.

Malo passa une mauvaise semaine entre examen, piqûre et suppositoire. Le vendredi arriva trop rapidement. Le soir, il put aller aux toilettes. Il eut mal, très mal. Il pleurait dans son lit, quand il entendit une voix réconfortante.

« Bonsoir Malo !

– Bonsoir Suzanne !

– Tu pleures ?

– Les soins ont fait mal aujourd’hui, j’ai eu mal aux toilettes aussi.

– Si cela te permet de guérir, c’est mieux non ?

– Oui.

– Tu ne dors pas encore ?

– J’ai mal !

– Tu veux que je passe un peu de temps avec toi ?

– Tu vas pas te faire gronder ? Alexandra n’aime pas quand les infirmières passent trop de temps avec un malade, demanda, inquiet, le jeune garçon.

– La nuit, ce n’est pas pareil et j’ai fini mon travail. Je vois que ton frère est venu.

-Oui il m’a encore fait un dessin, il a quatre ans, je lui manque. Du coup, lui aussi, il est tout seul pour dormir le soir.

– Je vois des cartes, nous pouvons jouer à la bataille

– Je préfère la tour.

– Si tu veux, mais pas plus de trois parties. Après, il faut que tu dormes.

– Tu resteras jusqu’à ce que je m’endorme.

– Promis. »

Malo gagna une partie et perdit les deux suivantes. Il aurait aimé jouer encore mais il fallait s’endormir. Si l’infirmière chef les voyait, Suzanne pourrait avoir des ennuis.

Le lendemain, en salle commune, il manquait le petit Dimitri. Il était arrivé en France sur un canot de sauvetage avec ses deux papas et malheureusement il ne découvrirait pas son nouveau pays. Ses papas seraient accueillis, car dans leur pays on les enferme dans des camps parce qu’ils sont amoureux. Malo avait du mal à comprendre cela, comment le fait d’être amoureux pouvait conduire en prison. Malo pleura, il était fatigué moralement et la mort du petit Dimitri plus la batterie d’examens l’avait fait craquer. Même Suzanne et sa voix douce auraient eu du mal à le réconforter.

La décision tomba un lundi. Malo fut emmené par Marin dans le bureau du Docteur. Son petit frère jouait en salle de jour avec deux enfants de son âge. Fañch se moquait que l’un soit chauve avec une perfusion dans le bras ou que l’autre ait un bras dans le plâtre. Il ne voyait que deux copains de jeu, Saïd et Isaac, les deux doigts de la main.

Malo entra dans le bureau et vit que sa mère était affolée, le frère Jaouen était là aussi. Le prêtre de la communauté qui se déplaçait, c’était important.

« Malo je pense que tu es en âge de comprendre. Tu as une tumeur qui a rétréci ton intestin. C’est pour cela que tu ne peux pas aller souvent aux toilettes. Si nous ne l’enlevons pas, tu peux en mourir. Nous allons t’opérer et remplacer un bout de ton intestin par de la peau pour réparer le trou »

Malo avait peur. Les autres enfants comprirent qu’il avait reçu une mauvaise nouvelle et firent tout pour le consoler et lui changer les idées. Son père joua aux échecs avec lui mais ça ne plaisait pas à Malo. Son père était un grand champion, il gagnait à chaque fois. Malo ne détestait pas perdre mais il voulait avoir une chance de gagner. Il prétexta une envie de dormir pour arrêter la partie mais il ne vit pas qu’il avait peiné son père. L’après-midi, ce fut plus joyeux. Jaouen s’étant déplacé, il avait proposé au directeur de faire un mini spectacle de contes. Jaouen était druide et maitre conteur, il raconta les aventures de Roi le conteur qui luttait contre la méchante Reine Sombre. Ce soir-là Suzanne vint le voir.

« Tu veux jouer aux échecs ?

– Oui, si tu veux.

– Pourquoi ne pas avoir joué avec ton papa ?

– Il gagne tout le temps. J’aime avoir au moins une chance de gagner.

– Et contre moi, penses-tu avoir une chance de gagner ?

– Tu n’es pas champion comme lui.

– Ah, peut être. Mais tu vas jouer avec moi, parce que nous allons passer un bon moment et n’est ce pas le plus important quand tu joues avec ton papa ?

– Si tu as raison. »

Malo perdit la première partie

« Je vais mourir. Déclara soudain le jeune garçon.

– Tout le monde meurt un jour.

– Vendredi, pendant l’opération, je veux dire.

– Je ne pense pas. »

Suzanne tira un carnet de cuir de son sac et en regarda une page.

« Tu ne vas pas mourir, je t’en fais la promesse.

– Comment peux-tu le savoir ?

– Le métier qui veut ça. Allez, une autre partie et tu dors. »

Malo ne gagna pas la seconde partie mais il était rassuré et ne mit pas longtemps à trouver le sommeil.

Le lendemain, les infirmières annoncèrent affolés que le jeune Saïd avait perdu la vie.

Malo ne revit pas Suzanne avant la fin de la semaine. Alors que l’anesthésiste l’endormait, il crut la voir derrière ses parents qui assistaient à l’opération. Elle s’était libérée pour lui, elle qui ne venait d’habitude que la nuit. Fañch devait jouer avec Isaac dans la salle de jour regrettant que leur ami ne soit plus là. Les deux petits n’avaient pas dû comprendre que leur ami était parti pour toujours.

L’opération fut un succès et Malo quitta l’hôpital en sonnant la cloche. Cette cloche qui indiquait le départ d’un patient en long séjour ou un patient qui avait terminé son long combat contre la maladie.

Malo grandit. Il eut des enfants qui eurent aussi des enfants. Un soir de décembre, ils étaient tous là. Le jeune garçon était devenu bibliothécaire et conteur. Il raconta l’histoire de Chrysanthème la princesse qui se servait de l’arc en ciel pour vaincre le néant. Les enfants embrassèrent leur grand-père puis partirent. Les adultes étaient silencieux. Le médecin était passé ce matin et les nouvelles n’étaient pas bonnes. Malo n’avait pas voulu aller à l’hôpital. Il avait bien vécu et souhaitait partir de chez lui. On sonna à la porte. Avec difficultés, il partit ouvrir. Il reconnut Suzanne avec son grande robe noire mais sans la blouse de l’hôpital. Elle n’avait pas vieilli.

« Je suis dans ton carnet, c’est cela ?

– Oui Malo.

– C’est mon tour ?

– Oui.

– Avons-nous le temps pour une dernière partie d’échecs ? Je me suis amélioré avec le temps. J’ai réussi à battre mon père.

– Je joue depuis longtemps.

– L’échiquier est prêt.

– Tu avais deviné ?

– Pas enfant mais plus tard. Surtout quand tu as emporté ma chère Salomé.

– Jouons. »

Une fois la partie terminée, Suzanne embrassa Malo et il partit le sourire aux lèvres.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*